JO de Pékin : “Sommes-nous heureux ?”
Après le tas d’or, les
Jeux sécurisés et réussis, restent les questions. Où est la route du bonheur ?
Pékin, soleil radieux,
32 degrés. C’est le grand sondage de Pew, le Centre américain de recherches
qui brise le silence.
Près de 90
% des Chinois savaient que la réussite serait au rendez-vous et que chacun en
tirerait un avantage personnel. Près de 100 % pensent que la Chine va sortir
grandie des Jeux. Et, en suivant, à peine plus de 10 % se déclarent satisfaits
dans leur vie quotidienne…
Douloureux
aveu quand on porte si haut les couronnes de laurier. La Chine a gagné son
poids de gloire dans le cercle extérieur, reste à faire l’état des lieux à
l’intérieur. Il y a des choses dont on ne parle jamais, comme les droits de
l’homme. « S’exprimer, dit cet homme de 30 ans, c’est entrer en dissidence.
Nous suivons la nécessité du groupe. Le groupe Chine vient de gagner les Jeux,
il mange mieux, il est de plus en plus en plus riche, le monde le regarde et il
très difficile d’aller contre son intérêt. Les jeunes, en vivant pour
eux-mêmes, feront avancer la démocratie ».
Pourquoi
toujours cacher son identité ? « C’est vrai, avoue ce professeur de 45 ans,
nous ne savons pas de quoi nous nous protégeons. C’est mécanique. La crainte
est peut-être liée à la partie féodale de notre histoire. Il y a chez nous une
obligation d’obéir. Cela évolue très doucement. Sommes-nous heureux ? Comment
nous poser la question à nous-même du plaisir de vivre ? »
L’homme
malade d’Asie. À l’heure du bilan, la fierté générale domine. Chen, 27 ans, le
dit. « Nous allons en parler longtemps entre nous. Les jeux changent la vision que
nous avions de nous-mêmes. La modernité s’impose. Nous ne sommes plus enfermés
». Partout, une phrase revient. « C’est la fin de « l’homme malade d’Asie ».
Allusion au « Sick man of east Asia », une expression « occidentale » jugée
insultante par les
Chinois,
utilisée la première fois pour décrire la Chine en crise de la dynastie Qing,
qui avait perdu la guerre sino-japonaise et celle de l’opium. Fin de la
condescendance. Ils ont 24 ans, 50 ans, 77 ans. « Nous n’attendons rien des
occidentaux. Ils doivent maintenant comprendre qu’il y a plusieurs voix.
Personne ne doit dicter à l’autre un comportement ».
Bian, 39
ans, partage cet avis, mais il s’interroge. « C’est un peu trop toutes ces
médailles. Le danger serait qu’elles réveillent un nationalisme excessif. Nous
attendions l’événement avec enthousi
La
première place. « Les jeux peuvent-ils engager la Chine vers une autre direction
? demande Chang, 44 ans. Les changements, évidents, n’auront pas lieu tout de
suite. Le pays reste contrôlé par le Parti. Il ne répondra pas à l’exigence des
occidentaux. »
Le Parti ?
« Il a gagné sa guerre. Cela valait le coup d’engager 40 milliards. Il a acquis
une nouvelle légitimité. Il est là pour 20 ans ».
La Chine,
explique ce patron anglais, montre à travers le sport qu’elle veut reprendre la
place qu’elle occupait au XIVe siècle. Elle va redevenir numéro 1. Un boulot
inimaginable est engagé pour cela dans tous les domaines. Et en l’absence de
concepts communs, le décalage entre eux et nous persistera. Le fossé économique
va se combler, mais notre regard ne changera pas ».
Pékin va
revivre. Les prostituées vont revenir, avec les chantiers, les ouvriers, les
petits marchands, le ciel gris, peut-être les touristes d’automne. La
circulation alternée va cesser. Le rapport de force s’équilibre. La vie aura un
peu plus de goût ces prochaines semaines.
Savent-ils,
au moins, que la France est championne olympique de handball ? « Cela ne nous
intéresse pas beaucoup, c’est vrai. Et toi, sais-tu comment on appelle ton
président ici ? » Mon président ? « Oui, ton président c’est ” le petit qui se
met souvent en colère”. »
Sourire en
coin de premier de la classe. Ça secoue, la Chine moderne.
Christian Seguin










