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JO de Pékin : “Sommes-nous heureux ?”

Après le tas d’or, les Jeux sécurisés et réussis, restent les questions. Où est la route du bonheur ?

chine heureuxPékin, soleil radieux, 32 degrés. C’est le grand sondage de Pew, le Centre américain de recherches qui brise le silence.
Près de 90 % des Chinois savaient que la réussite serait au rendez-vous et que chacun en tirerait un avantage personnel. Près de 100 % pensent que la Chine va sortir grandie des Jeux. Et, en suivant, à peine plus de 10 % se déclarent satisfaits dans leur vie quotidienne…
Douloureux aveu quand on porte si haut les couronnes de laurier. La Chine a gagné son poids de gloire dans le cercle extérieur, reste à faire l’état des lieux à l’intérieur. Il y a des choses dont on ne parle jamais, comme les droits de l’homme. « S’exprimer, dit cet homme de 30 ans, c’est entrer en dissidence. Nous suivons la nécessité du groupe. Le groupe Chine vient de gagner les Jeux, il mange mieux, il est de plus en plus en plus riche, le monde le regarde et il très difficile d’aller contre son intérêt. Les jeunes, en vivant pour eux-mêmes, feront avancer la démocratie ».
Pourquoi toujours cacher son identité ? « C’est vrai, avoue ce professeur de 45 ans, nous ne savons pas de quoi nous nous protégeons. C’est mécanique. La crainte est peut-être liée à la partie féodale de notre histoire. Il y a chez nous une obligation d’obéir. Cela évolue très doucement. Sommes-nous heureux ? Comment nous poser la question à nous-même du plaisir de vivre ? »
L’homme malade d’Asie. À l’heure du bilan, la fierté générale domine. Chen, 27 ans, le dit. « Nous allons en parler longtemps entre nous. Les jeux changent la vision que nous avions de nous-mêmes. La modernité s’impose. Nous ne sommes plus enfermés ». Partout, une phrase revient. « C’est la fin de « l’homme malade d’Asie ». Allusion au « Sick man of east Asia », une expression « occidentale » jugée insultante par les
Chinois, utilisée la première fois pour décrire la Chine en crise de la dynastie Qing, qui avait perdu la guerre sino-japonaise et celle de l’opium. Fin de la condescendance. Ils ont 24 ans, 50 ans, 77 ans. « Nous n’attendons rien des occidentaux. Ils doivent maintenant comprendre qu’il y a plusieurs voix. Personne ne doit dicter à l’autre un comportement ».
Bian, 39 ans, partage cet avis, mais il s’interroge. « C’est un peu trop toutes ces médailles. Le danger serait qu’elles réveillent un nationalisme excessif. Nous attendions l’événement avec enthousiasme, et cela ne s’est pas passé comme nous l’imaginions. Le pouvoir a exagérément sécurisé les jeux, même si, en effet, nous étions vraiment inquiets en Chine. Le pays a montré sa puissance. En même temps, la flamme à l’étranger lui a présenté une image inconnue de lui-même. Les JO ont aussi dévoilé nos problèmes et nos limites ».
La première place. « Les jeux peuvent-ils engager la Chine vers une autre direction ? demande Chang, 44 ans. Les changements, évidents, n’auront pas lieu tout de suite. Le pays reste contrôlé par le Parti. Il ne répondra pas à l’exigence des occidentaux. »
Le Parti ? « Il a gagné sa guerre. Cela valait le coup d’engager 40 milliards. Il a acquis une nouvelle légitimité. Il est là pour 20 ans ».
La Chine, explique ce patron anglais, montre à travers le sport qu’elle veut reprendre la place qu’elle occupait au XIVe siècle. Elle va redevenir numéro 1. Un boulot inimaginable est engagé pour cela dans tous les domaines. Et en l’absence de concepts communs, le décalage entre eux et nous persistera. Le fossé économique va se combler, mais notre regard ne changera pas ».
Pékin va revivre. Les prostituées vont revenir, avec les chantiers, les ouvriers, les petits marchands, le ciel gris, peut-être les touristes d’automne. La circulation alternée va cesser. Le rapport de force s’équilibre. La vie aura un peu plus de goût ces prochaines semaines.
Savent-ils, au moins, que la France est championne olympique de handball ? « Cela ne nous intéresse pas beaucoup, c’est vrai. Et toi, sais-tu comment on appelle ton président ici ? » Mon président ? « Oui, ton président c’est ” le petit qui se met souvent en colère”. »
Sourire en coin de premier de la classe. Ça secoue, la Chine moderne.

Christian Seguin

25 août 2008 - 1 commentaire
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JO de Pékin : La santé vaut de l’or

Chaque jour la Chine se lève tôt pour son bien être. La médaille d’or du bonheur au petit matin

chine gymPékin, soleil à venir, 6 heures du matin. Elle est là avec son épée et rien ne dit que l’on se connaît. Le lac du parc Beihei ne bronche pas. D’un geste entier, elle extirpe la lame du fourreau et se met à tournoyer lentement. Elle doit avoir une soixantaine la ballerine.
C’est le Taiji Jian, une variante du Kung Fu. Tout près, un homme plus âgé s’étire, jambe tendue en hauteur, sur le muret. Il lit. Au nord- ouest de la Cité Interdite, le parc de l’Empereur entame une journée ordinaire d’épanouissement. Ici pas de plan 119 pour repérer les morphotypes idéaux de probables médailles d’or. Pas d’usine de production de champions programmée par l’administration générale des sports d’État.
Pas de drapeaux triomphants, ni d’images rouges qui tournent en boucle à la télévision. Ce soir, c’est fini. Les Jeux Olympiques ont-ils jamais existé dans ce paradis du jarret et de la rotule huilée ? La Chine s’éveille avec la conscience de sentir son corps et de lui parler. Un spectacle éblouissant qui s’improvise chaque matin entre le mur des Neuf dragons, symbole de la Chine impériale et l’insondable île de la pagode blanche.
Les pages de journaux sont en place sous les panneaux de verre. C’est une lecture sportive d’une centaine de mètres. Tout est mouvement. L’homme armé d’un grand pinceau et d’un bocal d’eau qui exprime son humeur en dessinant au sol une phrase ou un poème en mandarin. Il avance, comme les petits groupes, bras levés qui se dirigent vers le barreau où ils vont enrouler la cuisse et masser le muscle en le frappant à coups réguliers.
Bouger gaiement. D’autres marchent à reculons, ce qui réveille les zones endormies. Les femmes se sont retrouvées sous les acacias. Elles suivent la démonstration du professeur de danse. Les musiques se croisent. Et ce n’est pas Hélène, et sa chanson « Je m’appelle Hélène » dont la Chine s’étourdit jour et nuit depuis plusieurs années. Un orchestre de voisins de palier entonne de vieilles chansons, légèrement patriotiques, du temps de la Révolution et de la guerre contre les Japonais. Aux confins du champ de lotus, sous les saules pleureurs, les couples alignés dansent le rock.
Bougeons ensemble. Soyons gais. Sous la glycine, les hommes vocalisent sur des airs d’opéra. Au bouddha de jade c’est une partie serrée de badminton. La gym rythmique s’organise soudain autour d’un air de féria. L’Espagne écarte un air indien. Et les cigales font des triples salto. « Nous ne voulons pas mal vieillir, explique cette femme qui a dû connaître Confucius. En Chine, il vaut mieux être en bonne santé vers la fin. » Des hauts parleurs coulent des notes de cristal. À l’ombre, les chats sauvages, dont on prétend bêtement qu’ils sont consommables, guettent un repas. Beihai se donne dans la fraternité. On vient ici pour se lier, échanger sur la vie privée, commenter l’événement entre gens de même âge et de même classe sociale. L’activité physique sert de ciment.
Faire connaissance. Tout est possible dans la seconde. Faire connaissance en s’emparant de la balle bondissante que l’on s’envoie au pied dans toutes les positions, saisir le jeu de ruban que l’on vous tend, faire sauter la pièce de bois au fil. « Le ruban fait travailler les épaules dit cette femme qui a quitté son fauteuil roulant. Il favorise aussi la circulation du sang. Et elle ajoute en fermant le poing : « La Chine, notre patrie, est un pays socialiste. Nous avons réussi les Jeux ! ».
Des pique-niques s’improvisent dans les hauteurs. Les gens âgés et les enfants, les seuls véritables sportifs de Chine, s’amusent. Dans peu de temps, la moitié de la population va se retrouver dans les villes près des parcs comme celui-ci. Un grand sac de médailles d’or ? « Nous sommes fiers bien sûr, explique Luxi, 40 ans, mais ce qui compte c’est le bien être, l’amitié entre nous, le plaisir de respirer ».
La semaine prochaine, après les Jeux, le grand restaurant du parc de Beihei va proposer trois jours « d’imitation de la cuisine impériale ». Après le sport, le client devrait pouvoir y manger le « plat des trois cris », où figure une souris vivante de deux jours. On l’attrape avec la baguette : premier cri. On la trempe dans la sauce : deuxième cri. On la met dans la bouche : troisième cri.
Rions ensemble dans le bonheur de la Chine assouplie. La Chine qui gagne chaque matin.

Christian Seguin

JO de Pékin : Rendez-vous chez le psy

Christian Seguin : RDV chez le psy : Download:


Tout va trop vite en Chine. Noyé dans le collectif, l’individu veut s’occuper de son moi. Du coup, les psys sont débordés

chine psyPékin, soleil du matin. Le haut bâtiment gris ne ressemble pas à une salle des fêtes. C’est une clinique très silencieuse. Le cabinet de Tina Tian est au premier. Une plage protégée du grondement de la rue. Enfin une musique classique, des yucas, un grand canapé, des photographies de la nature en paix. Elle parle doucement.
Asseyons-nous. C’est beau un sourire. Depuis peu, les mégapoles chinoises découvrent de nouvelles plaques accrochées aux murs. « Le paradis du bonheur », « manager de l’humeur ». Les psys descendent dans la rue. Tina Tian figure parmi les cent premiers chinois à avoir été reconnue par la Société de psychologie (1). Elle possède un autre bureau au sein de l’Université de Pékin. Santé mentale, hypnose, sexologie, le champ de ses compétences a de quoi rassurer. Ici, ce sont les cadres, les « cols blancs », qui consultent, dont 80 % de femmes. Ceux qui ont les moyens d’engager une thérapie longue à 300 yuans l’heure (30 euros). Les gens moins aisés viennent plutôt chercher un conseil pour un problème spécifique, au sein du couple par exemple.
L’émotion du Sichuan. Où en sont les hommes ? « À l’époque de Mao, dit-elle, on a cassé le fonctionnement d’une société dirigée par eux. Un système égalitaire s’est mis en place qui a brouillé leur identité. L’idée de richesse et de compétition n’existait pas. Avec le développement intense de l’économie est arrivée la pression de la réussite. Il est difficile de trouver sa place ». « La culture et la tradition pèsent. La femme pleure quand elle veut. Mais depuis l’enfance, on explique à l’homme qu’il doit régler ses problèmes lui-même. Consulter dans une clinique est souvent quelque chose de honteux. C’est perdre la face ». Et où en est l’individu invisible dans le torrent ? « Nous avons une grande conscience de l’intérêt collectif. Contrairement aux pays occidentaux où l’enfant réfléchit à ses propres intérêts, nous grandissons avec des tonnes de gens - les parents, les professeurs, les médias, les organisations, le gouvernement - qui vous disent ce qu’il faut faire. Il est difficile de s’extraire du lot quand la collectivité, par tradition, est prioritaire. Vous devez penser pour votre famille, votre pays, votre groupe, avant de vous occuper de vous-même. Penser à soi est toujours assimilé à de l’égoïsme. Les jeunes nés après 1980 ne vont pas vivre ainsi ».
Le tremblement de terre du Sichuan a révélé les manques. Depuis le désastre, les autorités commencent à mettre en place des lignes d’urgence de soutien, jusqu’ici gérées par les ONG chinoises. L’État a désormais conscience que la psychologie, autrefois condamnée comme un suppôt de la décadence occidentale, doit prospérer.
Suicides aux pesticides. Les chiffres, que l’on annonce sous estimés, interrogent. Un rapport officiel d’octobre 2007 souligne que la Chine enregistre 250 000 suicides chaque année, avec un taux chez les hommes quatre fois supérieurs aux femmes. C’est la deuxième cause de mortalité, après les accidents de voiture.
Une autre étude montre que 60 % des ruraux ne connaissent pas le mot dépression. Pourtant, les morts violentes s’y multiplient par l’utilisation de pesticides que les paysans gardent chez eux. Le ministère de l’Agriculture annonce vouloir retirer du commerce les cinq produits les plus toxiques.
Et les Jeux Olympiques dans tout ça ? « Les grands événements émotionnels, comme le Sichuan ou les Jeux Olympiques, montrent que les Chinois, animés d’un esprit collectif, aiment leur pays. Ils ont plus de passion pour leur unité que les occidentaux. Avant les Jeux, on ne chantait peut-être pas quand le drapeau montait comme aujourd’hui. Cela ressemble à une émotion éprouvée pour notre mère, que nous critiquons aussi, parce que nous savons qu’elle n’est pas parfaite. La joie collective des Jeux est bonne pour l’individu. Tout fonctionne. Même s’il est très difficile pour les Chinois d’accepter l’échec, quand l’athlète n’atteint pas leur rêve. C’est quand on ne peut pas digérer les échecs que naissent des troubles du comportement. Le taux de désordre mental est beaucoup plus important qu’en Occident. Les Chinois intériorisent. Et lorsque le problème est identifié, il est déjà tard. »
Valait-il mieux être pauvre et en bonne santé ? Comment extraire son moi du nous ? C’est où le bonheur ? Parmi les innombrables marchés chinois qui agitent frénétiquement la planète, celui de la psychologie, dans le typhon du « capitalisme national », avance au pas de l’homme.
(1) Ils seraient 2000 qualifiés en Chine.

Christian Seguin

 

 

23 août 2008 - Aucun commentaire
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JO de Pékin : “J’ai mangé du chien”

Ecoutez le témoignage de Christian Seguin, en complément de sa chronique du vendredi 22 août : “J’ai mangé du chien”

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Les touristes olympiques veulent manger scorpions, vers à soie, grillons, serpents. Et bien sûr, du chien…

chine chienPékin, 22° C. Il y a un moment, au fil des jours, dans la masse, où vous ne savez plus. Vous avez vu la Cité Interdite, la Grande Muraille, le Temple du ciel, les collines parfumées et la place Tian’anmen, vous faites évidemment la queue partout pour entrer et sortir, vous n’avez jamais pu pisser à l’ombre d’un acacia, vous vous faites un sang d’encre pour survivre dans le métro, et vous allez raconter quoi d’original au retour ? Le plat exotique existe pour épater les immobiles qui n’ont pas eu les moyens de voir les Jeux Olympiques à l’autre bout du monde.
Le quartier de Wangfujing grouille. Les touristes photographes cherchent. La viande d’alligator et de crocodile n’est pas ici. Ce n’est pas non plus le secteur où vous trouvez les grandes bouteilles d’alcool de riz remplies de serpents, de fourmis et, phénomène surnaturel, de canards entiers. Au coin de l’étal, les rois de la brochette n’y vont pas mollo. Est-il bien utile les gars d’exposer les scorpions vivants et embrochés ? On sent confusément dans le regard abyssal du cuistot que la question ne vaut pas tripette.
Le scorpion grillé se mange naturellement par la queue, en position de combat. Grillé dessus, fondant dedans. Et en suivant, il faut avaler les vers à soie, les hippocampes, les criquets, les serpents d’une quinzaine de centimètres, les étoiles de mer remplies d’amertume, les hannetons, le tofu à la pieuvre et les libellules. Quand c’est fini, reste cette impression étrange d’avoir nettoyé la campagne et vidé l’aquarium.
Couvre-feu. Attention à la soupe de tortue qui fouette le retraité, mais qu’une surconsommation peut faire saigner du nez. Qu’es aco le kiki du bœuf ? Ce sont les testicules du jeune ovin mâle trempés dans une fondue, puis traqués à la baguette. Funeste sort du matériel de randonnée.
Normalement, il y a couvre-feu sur la viande de chien cuisinée par les Coréens. Pour ne pas choquer la délicate fragilité occidentale pendant les Jeux, l’association des restaurateurs l’a interdite aux établissements estampillés « Olympiques ». Une mesure qui vaut pour tous. Pas pour celui-là, à Dong Da Qiao. C’est un restaurant coréen du Nord, une rareté à Pékin, où règne la cuisine du Sud. On reconnaît un endroit non chinois à la façon douce de tendre l’oreille. Le mandarin n’est pas leur tasse de thé. Les serveuses en costume bleu et blanc semblent parées pour la fête. Le menu montre des photographies aux couleurs vives. Voilà, c’est ici qu’il faut se pincer pour s’entendre dire. « Avez-vous du chien ? ». Du chien, moi qui ai passé une partie de ma vie avec Fifi, un monument de fidélité, une montagne d’affection qui poinçonnait le facteur. Du chien… Je suis dans la peau du missionnaire apostolique égaré en Tartarie au XIXe.
Une soupe de chien. Arrive une assiette garnie de tranches moyennes. Huit euros les 200 grammes. Du chien… Une viande maigre que l’on accommode à la sauce aux piments persillée enrichie d’huile. Oui, il faut le dire. C’est étonnamment goûteux. Voici, à l’identique, le pâté de tête de Jean-Claude Coudouy, le boucher-charcutier-chanteur de Laruns en vallée d’Ossau. Manque le petit cornichon du jardin. Suit une soupe de chien à 5 euros. Un grand bol noir bouillonnant où se promènent des morceaux effilés. Ce breuvage protéiné, dans l’imaginaire chinois, réchaufferait le sang durant l’hiver et favoriserait le Yang, c’est-à-dire la chaleur extravertie de la nature humaine, pour l’instant très enfouie en moi. Stupeur. Une viande filandreuse à souhait, du plat de côtes ou du paleron mijoté à la cocotte en fonte, la version coréenne d’un pot-au-feu épicé de maestro.
Et puis, là, soudain dans la cuillère à soupe, à la frontière du ravissement, un poil. Un poil de chien ! Le vrai chien des vrais gens ! Vade rétro satanas. Le plafond s’écroule. Ce poil accuse comme le regard terrible du chien jaune dans sa cage exiguë, ce chien que l’on ne caresse jamais, de l’élevage intensif, du trafic, du couteau de tueur.
J’ai le Yang qui gondole. Je viens de manger mon enfance et le facteur, les compagnons de chasse des amis, le toutou de tatie, le frère jumeau de la moquette. Le tourisme exotique ne fait pas de cadeau. L’addition s’il vous plaît. Pardon Fifi, Fidji, Mémère, India, Junior, Pupuce, Dolly… Pardon à tous mes chiens.

Christian Seguin

JO de Pékin : Ivresse de Chine

On boit moins aux Jeux Olympiques que prévu. Mais le Bordelais Patrick Lachapele persiste à parler du vin et du rugby

lachapellePékin 28 degrés. Étrange voyageur que celui-là. Il arrive de Shanghai et repart vers on ne sait quelle contrée après avoir vu un match de boxe. Il a 25 ans et des milliers de kilomètres dans les sacoches. La nuit il se réveille sans trop savoir quel est le nom de la ville où il dort.
Les avions, ces dernières semaines, l’ont essaimé sur tous les marchés chinois. Hong Kong, Macau, Singapour, Taïwan, la Corée, le Japon. Il regarde ses chaussures avec le grand sourire du routard. « J’ai perdu mes rotules. » La Chine, terre probable de tous les business, nouvel Eldorado des jeunes aventuriers. C’est ici, de stages en stages, après un séjour en Australie, - « l’année où l’on gagne le Tournoi contre les Anglais »- qu’il a senti le vent. Bordeaux c’était l’INSEEC et le Master « Maci » à Sup de Co obtenu avec des étudiants du monde entier, les Girondins, le Stade Bordelais, la vie gourmande et plan-plan des copains.
La Chine c’est une fusée qui décolle, un désir de traversée. Les jeunes, comme lui, s’y engouffrent. Il l’a senti en campant un jour au pied de l’Everest et en se rendant seul à Lhassa au Tibet pendant deux semaines. Promis aux douceurs du Parc Bordelais et aux petites émotions des tricandilles, Patrick Lachapele a préféré devenir Chinois, une particule dans le mouvement. Il ne reconnaît pas Pékin où il a travaillé il y a deux ans. Toutes ces fleurs, ces façades peintes, ce ciel soudainement bleu que les canons chimiques soutiennent.
Cul sec. Le voici « ambassadeur de marque » en Asie pour la société Skalli qui commercialise les vins du sud de la France et de Nappa Valley. Des vins de pays surtout qui s’assurent une place de leader en volume, quand Bordeaux triomphe en valeur. Et toujours ces chiffres dans le miroir : plus d’un milliard de clients à venir. 130 millions qui boivent régulièrement du vin, mais, à 95 %, celui de la patrie.
Patrick Lachapele vendrait une bouteille de rouge à une fontaine Wallace. Il est là pour pousser les ventes, mobiliser les hôtels, les restaurants, les boîtes de nuit. C’est du corps à corps. Il décrit en chinois les régions, les climats, les cépages, les clochers. Il apprend à servir et à déguster. « Parfois, dit-il, ça se termine cul sec. » Mais quand le souffle du pays revient, il pose le rugby sur la table en montrant la passe au large. « ll faut que je leur raconte ce qu’est un numéro 7. C‘est l’incompréhension totale. Un mystère profond qu’ils assimilent vaguement au football américain. Je ne lâcherai pas… ».
Au pays où le vin permet de montrer son statut social, le roi incontesté reste Château Lafite, qu’il est beaucoup plus facile de prononcer que « Gewurztraminer ». On peut en acheter une caisse pour une seule soirée et montrer ses gros bras.
L’excitation des jeux. Les Jeux Olympiques ont provoqué une grande excitation dans le business. Pékin a vu arriver en convoi tous les chercheurs d’or qui écument les zones à pépites. Une dizaine d’hôtels grand luxe étaient sortis de terre. « Nous étions tous surexcités. Les Jeux, c’est une clientèle a priori festive qui a les moyens. Dans les boîtes, quand un ami chinois vous invite, vous avez cigare et cognac. Nous avions tablé sur une augmentation de 30 % en intégrant les J.O. Nous savons que ce ne sera pas le cas. La sécurité, les visas, les annulations, tout cela n’a pas fait gagner le commerce ». Reste la Chine qui va retrouver plus de spontanéité la semaine prochaine, la Chine de ses amis.
« J’ai découvert en revenant en France combien les clichés pesaient. Nous continuons d’imaginer le petit Chinois, présenté comme un mouton, qui travaille à l’usine et mange du riz, ou vend des raviolis dans le 13e arrondissement de Paris. Nous sommes complètement à côté. Je n’arrive pas à comprendre comment nous nous permettons de juger un peuple de 1,4 milliards d’habitants porté par une telle culture ».
L’air n’est pas pur, mais la route est large. « Chaque matin, je me lève et je sais que je vais apprendre dix mots, rencontrer dix personnes, avancer. Est-ce que je vais trouver ma place dans cette page blanche ? »
C’est facile d’attraper un bébé tigre disait le défunt Confucius, il suffit d’entrer dans l’antre du tigre.

Christian Seguin

JO de Pékin : Les filles de La Rochelle

Le site de la voile olympique, à Qingdao, ne satisfait personne. Les Françaises de la Rochelle y luttent

filles la rochelleQingdao. 32 degrés. C’est du flambant neuf. Un kilomètre de digue de béton en blocs, un km de parasols bleus, un km d’éoliennes et, au bout, une marina pour accueillir toute la jet-set des paradis fiscaux. Derrière, côté construit, une irruption volcanique de buildings qu’une migration de grues n’aurait aucune chance de survoler, sous laquelle s’étale un ruban de sable qui demande pardon.
La plage bondée de Qingdao rassemble tous ceux qui ne savent pas nager. Ce n’est pas une activité traditionnelle. Au fond, dans la lumière voilée de l’aube, une armada de navires. Trois heures avant le début des compétitions, ils continuent d’arracher les algues vertes, ces machins inventés par les eaux usées chargées de détergents et d’engrais. La base nautique est cernée par un gigantissime filet anti pollution. On ne plaisante avec la réussite d’une épreuve olympique. 15 000 hommes avaient été mobilisés en juin pour en finir avec ce fléau. « Je n’avais jamais vu un truc pareil sur l’eau, raconte Tom Ruegge, le manager de l’équipe suisse. On pouvait jouer au golf dessus ». Comment ça va la Suisse ? « Doucement. Tous les équipages se sont préparés pour affronter un manque de vent. Mais nous sommes déçus par le comité d’organisation qui n’est pas assez marin. À 20 nœuds, il annule la manche parce qu’il ne peut pas immobiliser ses propres bateaux sur la course. Et c’est un site très compliqué. »
Un site politique. Qingdao n’a pas été élu pour ses compétences maritimes et ses éléments naturels. Qu’est-ce qu’un site politique ? C’est un site qui a été choisi grâce à l’influence d’un homme fort de la région, membre du comité central du Parti, aujourd’hui poursuivi pour corruption, à un endroit réputé pour sa pétole, la panne générale de vent qui te laisse croire que tu gardes des moutons dans le Larzac.
Mais le décor est cinématographique, la fameuse envie de bien faire constante, et les « voileux » toujours en quête du bonheur. Il faut arriver là, au bord de la mer Jaune, en face de la Corée, pour voir enfin les filles de la Rochelle.
Claire Fountaine, patronne des équipes de France, a les mots pesés de la fonction. Elle salue l’homogénéité du clan français, sa présence dans toutes les séries, ses médailles, les podiums toujours possibles, notamment avec le planchiste Julien Bontemps ce soir et l’étonnant talent de la chatelaillonnaise Sarah Steyaert. Et elle effleure les déceptions : Faustine Meuret, championne olympique à Athènes qui est passé à côté, et l’équipage du 470 pas vraiment à sa place en 11e position. « En fait, il y a eu du vent. Les Chinois ne sont pas tournés vers la mer et ils ne savent pas s’adapter aux conditions fortes. Mais l’image que je garde, c’est qu’ici rien n’est impossible. Tout va très vite. Ils ont complètement inventé un lieu, avec une marina exceptionnelle, qui ne doit pas rester vide après les jeux. »
Internet interdit. Elles sourient, mais elles ont un goût amer dans la bouche. Anne Le Helley et Catherine Lepesant, les Rochelaises tricolores du Yngling associées à Julie Gerech, qui s’étaient éreintées à s’entraîner dans les algues, ont été flouées. Harponnées à l’arrière par un bateau russe, elles n’ont pas pu disputer la 5e manche, vers la médaille de bronze. « Nous avions réalisé un super-départ, explique Anne, déjà 5e à Athènes. Si nous n’avons pas été volées, disons que nous n’avons pas pu défendre nos chances. » Catherine hoche la tête. C’est la blogueuse de l’équipe, celle qui rédige et téléphone à son mari en Charente-Maritime chaque jour, missionné pour envoyer le tout à Internet. Le site s’appelle « Lesfillesduvent.wordpress.com ».
Or, dans l’obscurantisme de la communication chinoise, ce site n’est pas accessible en Chine. « Comment ne pas s’interroger ? Le CIO nous a fait signer une forme de charte qui nous engage à ne pas relater ce qui se passe à l’intérieur. Nous n’avons pas le droit de faire de photos. Faut-il aussi que le CIO accepte que la Chine nous interdise la lecture de nos blogs ? »
Arrive un grand rayon de soleil. Sarah Steyaert, la fille qui a « forcément un avenir ». Elle va courir. Elle a faim. « Je n’ai jamais réussi à comprendre ce site. Mais j’ai 21 ans, je suis championne du monde et je veux montrer que je suis présente. Je viens d’enregistrer beaucoup de choses pour 2012. »
À part ça, les filles de La Rochelle auraient voulu voir les vrais gens de la campagne, arpenter les hutongs, traverser les villes de l’immensité, faire du vélo dans la masse, parler au marchand de fruits. Mais les Jeux Olympiques, de ce côté-ci des barrières, n’ont pas ça en magasin. Vivement les petites places typiques de La Rochelle et son port humain.

Christian Seguin

JO de Pékin : Un drame national

À 11 h 50 hier, quand Liu Xiang a grimacé de douleur, toute la Chine s’est arrêtée pour pleurer. Le choc

Pékin, 28 degrés. Shan Shan était là, comme beaucoup de gens de Shanghaï, la ville qui l’a inventé. Shan Shan, 25 ans, avait préparé des drapeaux et des banderoles rouges. Le nid d’oiseau respirait dans les starting-blocks. « Nous étions tous prêts pour la grande fête. Et puis il a enlevé quelque chose à sa cuisse et s’est dirigé vers le couloir. Pendant longtemps, nous n’avons pas compris. C’était un cauchemar. Nous disions entre nous qu’il allait revenir pour nous remercier ou parler. Quelqu’un a dit alors qu’on ne le reverrait pas. Nous nous sommes tous mis à pleurer ». Des larmes jusqu’à Macau. Vers la tribune de presse, la journaliste en charge de l’athlétisme à « Titan Sports », le leader des journaux sportifs chinois, a éclaté en sanglots. Dans les gares et les aéroports, les grands magasins, les bus et les restaurants, partout où fonctionnaient des écrans de télévision, on raconte les mêmes attroupements hébétés. À 11 h 50, Liu Xiang est revenu parmi l’espèce humaine. Et à midi, Baidu, le plus grand moteur de recherche chinois, a organisé le vote sur Internet. Dans les minutes qui ont suivi, 164 562 personnes se sont jetées sur ce cauchemar. Les trois-quarts portent le deuil avec dignité en « comprenant sa décision de quitter le stade ». Ils attendent sa guérison, « et continuent de le soutenir ».
Il ne s’appartient pas. Le reste s’indigne à grands cris au pied de la statue. Comme M. Wang, ancien triathlète de haut niveau, directeur d’un club de gym dans le quartier de Shaoyang : « Tous les sportifs ont des blessures. Je n’accepte pas qu’il n’ait pas terminé la course en marchant jusqu’à la ligne d’arrivée. Il devait remercier la Chine ». C’est-à-dire le pouvoir qui aurait pu ne pas en faire un héros.
Ailleurs, c’est l’agitation extra-sportive qui est accusée. Depuis l’exploit d’Athènes en 2004 où il fut le premier asiatique à dominer une discipline majeure, le champion aligne autant de spots publicitaires que de haies.
Aucun athlète avant lui n’a dû supporter une telle pression humaine et médiatique. Quand il marche, la télévision fait un gros plan de 26 secondes sur ses mollets et 1 milliard de Chinois s’arrêtent de respirer pour interpréter le spectacle. Liu Xiang ne s’appartient pas. « C’est un battant, explique un journaliste chinois. Un garçon sincère qui ne triche pas. La seule question est de savoir pourquoi il était au départ, alors que ses deux blessures, au mollet et au tendon d’Achille, n’étaient pas réglées. Comment a-t-il été soigné et depuis combien de temps ? »
Obligations de présence. Le cas du jeune athlète sponsorisé par Coca-Cola, 5,7 millions d’euros annuels avant impôts, n’est pas si simple dans la Chine communiste qui enfourche le tigre du capitalisme mondial. Il triomphe dans un pays ou la promotion sportive n’est pas liée à une culture du sport mais à une volonté d’État. Les athlètes sont repérés, entraînés et rétribués par leur province ou le pouvoir central. Des revenus qu’ils ont à reverser à la Fédération qui les a mis sur orbite.
Liu Xiang lui-même redonne 25 % de ses gains commerciaux. Mais le hurdler, comme Yao Ming, le géant de la NBA, échappe plus largement à la grosse main de fer qui interdit par exemple aux athlètes de faire de la publicité.
En contrepartie, « l’homme volant » a des obligations de présence auprès des instances du PC, dont il est membre. Le mois dernier, l’administration lui a vertement reproché d’avoir préféré un meeting en Europe à une fête hautement symbolique dans le Sichuan des sinistrés. On n’a pas non plus apprécié à Pékin son absence à l’assemblée nationale consultative. Le sport vaut parce qu’il transmet aux foules. Les grandes victoires de Liu Xiang se décrochent hors des stades. Quel est l’homme ou le concept en Chine qui peut triompher comme lui en même temps dans le Hunan, le Hubei, Shanghaï et le Tibet ? « La vérité, souffle ce discret contestataire, c’est qu’il a été contraint de s’aligner au départ, bien que blessé. Beaucoup de machines à gagner, prises en main depuis l’âge de 6 ans, sont décervelées. Pas lui. Mais il est pressurisé par l’État qui ne lui permet pas de vivre. Il n’en peut plus. Ce n’est plus un sportif, mais un drapeau condamné à flotter pour la fierté nationale ».
Hier à 11 h 50, le peuple a perdu celui qui fascine les enfants et remplit les stades, la seule grande locomotive du sport chinois. Coca-Cola et le Parti ont perdu la lumière des Jeux.

Christian Seguin

JO de Pékin : Au pays de Zidane

Que comprend-on des Jeux au cœur des campagnes ? Un dimanche en famille, chez les paysans

chine zidaneDistrict de Ping Gu, 23 degrés. Personne ne sait comment s’appellent ces montagnes. On ne les appelle pas. Elles fondent le pays des vergers. La petite route imprévisible s’accroche aux branches. Devant, une « moto trois roues » fume d’épuisement en chassant les oies. Trois hommes arrêtent la voiture et montrent la plaque minéralogique. Pékin impose sa circulation alternée jusqu’ici, à 150 km. Numéro pair, nous n’avons pas le droit de circuler. Dans l’herbe, des hommes et des femmes jouent aux cartes en riant.
C’est dimanche. Ping Gu n’a pas à souffrir des déplacements massifs de paysans que la Chine s’impose brutalement pour construire des routes, des aéroports, des barrages et des usines. C’est le pays préservé de la Ping Gu da Tao, un fruit de compétition que Walt Disney aurait pu dessiner, la meilleure pêche de Chine. Des touristes viennent dormir au-dessus du lac qui perd ses eaux d’année en année. Mauvaise sécheresse qui interdit les feux d’artifice. 300 âmes au village de Dong Ma Ge Zhuang. Des 800 millions de paysans chinois ils n’en sont pas les plus mal lotis. Le commerce fruitier a de bons prix. 40 centimes d’euros le kilo de pêches.
« Tchidané-pong ! » La campagne chinoise semble léviter. Xiao Ma, 19 ans, ne supporte plus la terre. Ses parents se penchent dessus sept jours sur sept. Il veut devenir architecte. Les Jeux éclairent son visage.
Le 10 août, Xiao Ma a été invité par son université à assister gratuitement à un match. C’était France-Brésil de handball. Dans les tribunes, un petit malin tricolore a alors eu l’idée de s’approprier le public chinois en lui faisant scander pendant la totalité de la rencontre Fa Guo (Allez France) Jia you (mettez l’essence !). Cette peuplade d’Europe, depuis, l’interroge en profondeur. « C’est très étonnant, dit-il doucement, le français ». Connaît-il un athlète de ce pays ? « Zidane ! » Zidane en Chine c’est « Tchidané » auquel on ajoute « Pong ! » en mimant le coup de boule. Du sommet des buildings au tréfonds des rizières, « Tchidané - Pong ! » également appelé « Tchizou- pong ! » est si connu que l’on pense qu’il est aux JO. C’est dimanche et Wang Quan Shun, qui cultive le maïs et des kakis depuis l’enfance, nous emmène dans sa petite maison de briques rouges. Le dimanche existe pour cuisiner et jouer aux échecs. Il y a là trois générations.
Aucun émoi. En un instant, la table s’est remplie dans la chambre, la pièce des rencontres. Il faut s’asseoir près des lits sous lesquels, l’hiver, se consument les épis de maïs, une source de chaleur reliée à la cuisinière d’à côté. Pastèque à l’apéritif, assiette de Bao Zi, de gros raviolis gorgés de porc et de choux, épis de maïs cuit, un bol de bouillie de millet et un verre de thé. « C’est la première fois qu’un occidental entre chez nous », explique le fils Wang Xiao Li, qui vend de la poudre de lait pour bébé dans la capitale. Le cercle ouvre de grands yeux. Il parle de la nouvelle politique qui encourage les paysans. Frais d’inscription et livres gratuits à l’école pour leurs enfants, sécurité sociale et retraite depuis deux ans, subventions aux plus faibles et à ceux qui préfèrent les arbres à la culture intensive du riz, dont la terre ne se remet pas.
Les jeux ne provoquent aucun émoi. Le sport n’a guère d’importance. Les gens de la terre économisent les mots et comptent les médailles d’or, comme si un mot d’ordre général avait sonné la mobilisation jusqu’aux pruniers. Ils espèrent qu’il n’y aura pas « d’accidents » et ils ne comprennent rien à ces chevaux qui sautent des obstacles à Hong Kong. Quel rapport avec le badminton, la gymnastique et le glorieux ping pong ?
Les Jeux, autre évidence, vont ouvrir les yeux des étrangers. Une grande fierté plane sur la conversation. Le fils l’exprime. « Nous pensons que l’Europe est puissante et nous voulons l’égaler. Mais ce qui compte pour nous, c’est l’harmonie, le bonheur de la famille, être de bonnes personnes. Il nous suffit d’avoir assez d’argent et la santé. Pékin va montrer la vraie Chine ».
Le père connaît-il des athlètes français aux Jeux ? Ses yeux se plissent : « Tchidané ! ». Nous voici presque amis et pourtant nous ne pouvons pas prendre de photographie de la famille. « Il faut que vous compreniez, explique le fils, qu’à l’heure du village global, nous ne savons pas qu’elle utilisation peut être faite par Internet de notre image. » Le père grille un vieux mégot au maïs. Et vogue le village global à travers les pêchers.

Christian Seguin

 

18 août 2008 - Aucun commentaire
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JO de Pékin : Et Mao dans tout ça ?

Mao est aussi devenu un dieu. Il fait prier certains athlètes qui cherchent en lui la force de vaincre

MaoPékin, 35 degrés, grand soleil. C’est une conférence de presse type XXe congrès du Parti communiste à Moscou en 1956. 150 journalistes sont assis sous la scène. Tous Chinois, à l’exception d’un Russe et d’un Bordelais. Pour arriver là, il a fallu braver divers cordons de sécurité et des machines fouilleuses, remplir des papiers en trois exemplaires, échanger des cartes de circulation, donner l’endroit où l’on peut être joint à tout moment et passer à la distribution.
2,7 kg de paperasserie et 9,2 kg de cadeaux. Des beaux livres de différents formats, des vidéos, des coffrets musicaux (1). Un journaliste ici est remercié de sa présence. Il vient aux conférences avec les sacoches d’un mulet des Pyrénées et deux sacs à dos. Sur la scène, derrière les micros, une rangée noire impassible. Le gouverneur de la province du Hunan, le vice-gouverneur, les chefs, les sous-chefs du vice-gouverneur, le très haut responsable du Parti dont un cil bouge toutes les vingt minutes, et autant de palmiers. Il s’agit de profiter des Jeux pour vendre le Hunan, une province rurale de la zone subtropicale où il faut faire attention au tigre quand on fait pipi. Un amphithéâtre de rivières qui vont, riant, à travers les réserves naturelles et les parcs forestiers.
Le père des Jeux. Le Hunan s’honore de posséder la tombe des Han, les arbres séculaires, le macaque à queue courte et une divinité chinoise : Mao Tzédong, chairman Mao, 1893-1976, né à Shaoshan. Une question dans la salle : « Le président Mao a-t-il un effet sur les Jeux ? » Le chef du parti remue l’autre cil : « Les Jeux sont le fruit du travail de la première génération qu’il a guidée. Sans lui, ils n’existeraient pas. Sans lui, pas de développement ni d’ouverture. C’est notre moteur dans tous les domaines, la tradition, la culture, la communication ». « Es-tu satisfait de la réponse ? » demande t-il à l’étage inférieur. Le minuscule journaliste acquiesce en souriant à ses lacets.
On ne tergiverse pas pendant 107 ans sur la figure tutélaire de la révolution culturelle. Il est d’ailleurs toujours interdit, en Chine, aux étudiants de proposer des thèses sur cette période cruelle et son héros. Les ruraux du Hunan, plus fiers que fiers de l’avoir fait naître, oublient la réalité.
Le grand timonier a perdu la bataille chez les élites urbaines, sans séduire les jeunes générations, où le slogan « Il est plus utile de tuer les moustiques que de faire l’amour », peine à triompher.
Même le vélo « pigeon volant », symbole du « bol de riz en fer » inventé par Mao, c’est-à-dire l’emploi à vie, part en quenouille. Seule la nouvelle gauche formée dans les universités américaines oppose son nom aux exubérances du « capitalisme national ». Il y dix ans, dans un discours du premier secrétaire, il était mentionné 15 fois. Une seule aujourd’hui. Et la Banque de Chine a osé l’écarter des six millions de billets imprimés pour les Jeux. Remplacé par le « nid d’oiseau ».
Le pèlerinage des athlètes. « Pour mon grand père, dit Xiao Le, une étudiante de 23 ans, c’est un héros fondamental. Pour mon père, c’est un héros, mais qui a envoyé les gens des villes travailler à la campagne. Pour moi, c’est l’homme essentiel qui a garanti l’indépendance et l’union de la Chine. Malheureusement, à la fin, c’est devenu un dieu. J’entends aujourd’hui qu’il faut l’oublier et regarder devant ». Le guide suprême, dont nul ne sait si c’est bien le corps embaumé - et détérioré - qui s’expose place Tian’anmen, gît d’abord dans le terreau des croyances de la Chine profonde. Un dieu en effet que les campagnes conservent en relique. C’est une photo, une petite statue dans la voiture qui donne courage. Dans le Hunan, Mao attire les touristes du monde et du dedans, mais ce n’est pas un produit touristique vendu comme tel. « Pour nous, explique Youyuan, défenseur de la Province, il s’agit d’une lumière du ciel. Ce n’est pas un outil. »
Dans son chez soi, on est maoïste, comme on se reconnaît bouddhiste ou taoïste. Le Hunan est ainsi devenu une terre discrète de pèlerinage. Pendant plusieurs mois avant les Jeux, nombre de médaillés chinois d’aujourd’hui et leurs entraîneurs, sont allés prier sur les lieux du commencement, là ou l’homme surnaturel a commencé de marcher. « Nous savons qui s’est déplacé pour chercher la force, raconte un journaliste chinois, mais nous ne l’écrivons jamais. Personne ne doit savoir. C’est l’équivalent d’une visite au temple où l’on demande une aide à son dieu pour traverser l’épreuve ».
Les athlètes sont venus au musée Mao de Changsha, devant son collège du mont Yue Lu, à la porte de la maison de ses parents, dans l’ancien village de Shao Shan. Ils l’ont imploré en silence. D’une part il a été demandé à la divinité de sécuriser les Jeux. Ça, c’est fait. Et d’autre part de multiplier les médailles. C’est en cours. L’homme du grand bond en avant est aussi le dieu de tous les stades.
(1) Cet ensemble a fait le bonheur d’une famille chinoise.

Christian Seguin

JO de Pékin : En attendant la fête

Les Jeux « sécurisés » fonctionnent. Mais l’absence de fête et de rencontres provoque tous les regrets

chine securitePékin, 25 degrés, soleil. La scène se passe dans un hôtel de haute tenue. Curiosité sociologique, il est géré par des militaires. Je sors de ma chambre. Une jeune femme, dans le couloir, salue et prend des notes sitôt la porte refermée. J’ai oublié mon téléphone. Je reviens, entre et ressort. Elle n’a pas bougé. Sourire, nouvelle inscription sur la feuille. Sale journée. J’ai également oublié une adresse. Deuxième retour à la chambre. Elle note en posant sa feuille sur le mur et repart s’asseoir sur la chaise, dans un coin, où elle passe la journée.
Ainsi en est-il chaque jour et chaque nuit, avec son remplaçant. Ils précisent le numéro de la chambre, l’heure des sorties, des retours et des allers et venues, comme si cela éclairait une logique. Ce n’est pas dirigé contre l’hôte. Rien de grave en somme, seulement des consignes dénuées de sens qui virent à la paranoïa.
Pour les Jeux, il s’agit d’encadrer, guider, prendre des notes, se rassurer. C’est vrai dans les quartiers où les personnes âgées ont été associées à la surveillance. Il faut y voir un désir de perfection. L’envie de bien faire est proportionnelle à la nécessité de l’exemplarité. Seul le plan défini il y a plusieurs années permettra d’atteindre l’objectif. Pékin suit la feuille de route. L’assassinat, le lendemain de la cérémonie d’ouverture, d’un touriste américain dans le quartier touristique de la Tour du Tambour, a pétrifié l’organisation. C’était donc la preuve, dans une ville où ce type d’agression n’existe pas, qu’un seul couteau peut abattre une forteresse.
On riait à Atlanta. Le premier bal de la modernité est trop périlleux. Pékin n’a pas préparé une fête, mais un atterrissage au compte à rebours, enveloppé d’un drapeau rouge. Rendez vous le 24 août. Et les jeux, comme d’habitude, fonctionnent. La déception des visiteurs est ailleurs. « Franchement, on nous a trop bassiné avec ça, raconte Hervé, un fan d’athlétisme venu de Lyon. C’est vrai que la Chine nous intrigue depuis longtemps. La justification du CIO était simple : avec les jeux, elle allait s’ouvrir. Mais qui voit ça ? Je n’en sais pas plus en étant à Pékin. ».
L’absence de lieux festifs, sur un territoire urbain grand comme l’Arizona, n’aide évidemment pas à ce rapprochement espéré. « J’ai l’impression de m’inviter, plus que d’être invité soupire Laurent, égaré au cinquième périphérique. C’est très frustrant. Personne ne parle anglais. Les gens de la rue ont l’air très sympa, mais il ne peut rien arriver. Moi j’aurais bien aimé échanger avec une Chinoise par exemple. » Sophie, une parisienne abonnée aux Jeux, compare ses souvenirs. « A Sydney la fête était somptueuse. On riait dans le métro à Atlanta. J’ai toujours dansé ou chanté avec des locaux. Fallait-il venir si loin pour voir ce défilé de troupes, comme j’ai vu l’autre jour au judo ? Cela ne colle pas à une fête de la jeunesse et du sport. Il manque la joie. »
Et beaucoup de monde. Plus de trois millions de personnes, selon les avis autorisés, ont été éloignés pour la durée des Jeux. La rue Yabao, nommée le « marché russe », est vide.
Pas de rassemblement. A San Litun, autour du Lido, un quartier chaud, on voit surtout des officiels et des journalistes badgés qui se retrouvent dans les restaurants. Le centre commercial Yashow, où se rendent habituellement les étrangers, ne ressemble plus à une fourmilière. Ce que confirme Jean Mirouse, le chef gascon installé à Pékin, en regrettant que les lois « avant les Jeux » aient modifié à ce point la capitale. « On a supprimé les terrasses, les petits restos et l’autorisation d’y fumer, les petites gens, tous ceux qui travaillaient dans le centre. On a même fermé des boîtes de nuit. Le piquant a disparu. C’est l’idée d’un Pékin international, propre et carré. Je suis très déçu parce qu’il ne se passe rien. »
Il manque aussi 100 000 visas et donc une saison touristique, curieusement sabordée. Mais l’impatience des voyageurs bute sur une autre réalité. La culture du rassemblement festif, façon « Paquito chocolatero » à Dax n’existe surtout pas en Chine. « La notion de fête n’est pas la même souligne ce journaliste chinois. Nous n’allons jamais dans la rue exprimer une joie collective. Le nouvel an, par exemple, se passe uniquement entre amis à la maison. Moi je vois que les gens s’amusent dans les magasins. Ils sont différents. Je comprends la frustration des visiteurs, mais c’est trop demander au peuple que de tout changer parce qu’il y a les JO. Il faut attendre… »
« Sans garantie de sécurité avait dit le président de la République Hu Jintao, il ne peut pas y avoir de succès aux Jeux Olympiques et l’image nationale sera perdue. » Alors, unie autour de l’image sacrée, la ville passe la quinzaine sous cloche. On y chasse avec angoisse les maigres drapeaux tibétains et autres banderoles qui pourraient agresser la Chine dans un parc. Et beaucoup de possibles élans d’amitié.

Christian Seguin

16 août 2008 - Aucun commentaire
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